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La fin

Alors que la nuit perdait progressivement la bataille contre le jour,

Alors que les aurores australes se retiraient du devant de la scène,

Alors que le vent hivernal renonçait à nous faire plier une dernière fois,

Alors que la banquise elle-même nous abandonnait morceau par morceau,

Alors que l’archipel quittait lentement son grand manteau blanc,

Alors que les fruits frais n’étaient plus qu’une lointaine promesse,

Alors même que l’empreinte de la société s’effaçait au plus profond de nous,

Il fallut se résigner devant l’évidence :

C’était la fin.

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La fin de l’hivernage, de l’isolement, du froid mordant et paradoxalement si réconfortant. La fin du privilège absolu de notre présence. Jamais la frontière entre deux mondes ne m’avait paru si franche, si désarmante.

Nous nous disions, d’un ton à peine ironique : « Pourvu qu’il y ait une tempête ! Pourvu que leur arrivée soit retardée, juste un peu ! Juste un peu plus… »

Mais les négociations irrationnelles coupèrent court à l’arrivée du premier avion.

Les premières heures, on se demande bien quel genre de monstres asociaux nous sommes devenus. On reste à l’écart, en petits groupes. On s’indigne de la moindre maladresse, du moindre empressement. On fuit le bruit, la conversation, la lumière même ! Et puis on partage un repas, un rire, une anecdote. On s’étonne parfois de l’empathie de certains, de la curiosité d’autres. Après tout, nous étions comme eux à notre arrivée. Puis les jours et les semaines passent, et on apprend à tourner en dérision notre condition mentale. Constater sa propre folie est une activité passionnante. Les syndrômés, qu’on s’appelle !

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L’état dans lequel nous étions plongés était par essence contradictoire. Nous avions des familles et des amis à revoir, des envies d’ailleurs, des fantasmes de longues marches au milieu des bois, des odeurs à redécouvrir, un regard nouveau sur le monde à porter.

Mais nous avions également pris goût à l’absence d’emprise de la société actuelle sur nous : pression sociale, martelage publicitaire et médiatique, consumérisme, capitalisme, métro boulot dodo, bétonisation, pollution, extinction, exploitation, indifférence… Sur ce minuscule caillou gelé aux confins de la planète, j’évoluais à l’opposé.

Tiraillé, la seule manière de départager ces deux entités qui faisaient rage en moi serait de m’arracher douloureusement à ce monde de glace. Mais d’abord, il me fallait profiter de ces derniers mois de flottements.

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Cette deuxième campagne d’été fut remplie de sourires radieux, de moments d’extase, d’amour et de camaraderie, de dévouement, de tout ce que la condition humaine a à offrir de plus intense, de plus véritable.

Je me souviens…

La mer déchaînée par la houle

Les longues journées ensoleillées à aider les ornithologues

Les séances de pelletage à rire de tout

La neige dans les bottes

La navigation en zodiaque autour des îles de l’archipel

Le soleil de minuit

Le premier plongeon des Empereurs

Le premier départ des Hivernants

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Quitter l’Antarctique s’apparenta pour moi à un deuil. Un deuil d’une partie de moi-même, devenue trop lourde et encombrante pour repartir dans mes valises. J’ai abandonné dans les glaces ce que notre civilisation actuelle attendait de moi. De cette perte est née une quête, une quête de sens dans cette société qui n’en avait plus à mes yeux.

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C’est probablement ce changement s’opérant en moi qui m’empêcha d’écrire plus d’articles sur cette page. Comment exprimer aux autres ce que je ne comprenais pas moi-même ? Il fallut des mois d’errances, des forêts de Ceylan aux glaciers de l’Himalaya, pour commencer à entrevoir des réponses à cette question qui me hantait : comment vivre autrement ? Sans surconsommer, sans exploiter les plus démunis que nous, sans détruire la Nature et les écosystèmes, sans détruire l’Homme, comment cohabiter ?

Quel chantier !

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Mais je digresse, et il me tarde de finir la rédaction de cet article pour en écrire une centaine d’autres, sur une plate-forme dédiée non plus à mon expérience en Antarctique, mais sur ce que cette expérience a fait de moi. Curieux, curieuses, je vous invite à le consulter : Aux arbres, citoyens !

Nous (Eh oui !) y parlerons permaculture, low-tech, botanique, artisanat et autres joyeusetés !

Merci d’avoir suivi mon aventure. Mes excuses pour avoir tant repoussé l’écriture de cet article. Afin de terminer en beauté, vous trouverez dans le lien suivant le film que j’ai réalisé sur le cycle de reproduction des manchots Empereurs, animal sacré à tout jamais dans mon cœur.

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L’hivernage

Ambiance d'hiver

Les derniers campagnards d’été sont partis avec la rotation finale de l’Astrolabe le 28 février. Le silence, resté en suspens depuis notre arrivée ; effervescence logistique et scientifique oblige ; nous a enveloppé tendrement. Un dernier au revoir, des adieux, le bruit assourdissant de l’hélicoptère qui s’envole une ultime fois, et il ne reste alors plus que 24 êtres humains à des milliers de kilomètres à la ronde, gardiens de la base de Dumont D’Urville et des programmes scientifiques qui y sont menés pendant les huit mois à venir.

Lune

Seuls sur cet archipel ? Jamais. Pendant que les manchots Adélie, les pétrels des neiges, les skuas et les autres espèces d’oiseaux vivant aux alentours de la base se préparaient à déserter les côtes de l’Antarctique, deux silhouettes étrangement familières émergèrent de la tempête le matin du 19 mars. Deux manchots empereurs, porte-étendards de nombreux autres que nous vîmes arriver par colonnes de plus en plus longues au fil des semaines, tantôt sous forme de serpentins glissant inlassablement sur la banquise fraîche, tantôt surgissant juste devant nous de la mer. On les regarde; en retenant son souffle; appréhender les reliefs formés par la neige et le vent, se suivre, s’appeler, s’indiquer les directions pour finalement former au bout de plusieurs semaines une manchotière de pas moins de 8000 êtres. Une véritable colonie, pleine d’espoirs, de vitalité, imposant le respect, hypnotisant le regard et l’esprit.

Mer de Neige

Mer de neige

Là-bas, entre l’île de Lamarck et celle de Rostand, à quelques centaines de mètres de l’île des Pétrels et de la base, cette dernière semble parfois infiniment lointaine. Je deviens amnésique, envoûté par l’instant présent et cette contemplation silencieuse qui m’a possédé dès mon arrivée. Le passé, le futur n’existent plus et même la chaleur du séjour, le repas qui mijote en cuisine et l’ambiance joviale du dîner à venir ne sont plus que de lointaines promesses résonnant à peine, comme un écho lointain. Le soleil flirte avec l’horizon, la neige soufflée danse au gré du vent, le glacier prend des teintes irréelles… Et nous sommes transportés sur une autre planète.

Danse

 

La campagne d’été

Une semaine passe. Puis deux, puis trois. On arrête de compter, on cesse de lutter contre le courant et on s’abandonne entièrement à l’île des Pétrels, corps et âme. Et on se retrouve un 16 janvier à se dire sur un ton presque nostalgique : « Deux mois déjà ». Oui. Deux mois déjà. Deux mois que ce paysage ne cesse de nous surprendre, modelé et remodelé chaque jour par le soleil et le vent, à l’image d’un couple de sculpteurs perfectionnistes. Hier la banquise, aussi dure que de la roche, nous reliait au continent telle une ancre. Aujourd’hui la mer, les manchots qui s’y baignent, les oiseaux qui la survolent, les léopards qui chassent, la houle…

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Deux mois que des gens arrivent et repartent, que des relations se font et se défont au gré des rotations de l’Astrolabe. Les hivernants de la mission précédente sont partis, nous laissant aux commandes de la base de Dumont d’Urville. Les adieux, à ces personnes avec qui nous avons parfois tant partagé, tant vécu, nous font prendre conscience de l’éphémère de la situation. Un jour, nous serons eux, et quitterons cet endroit chimérique que nous n’avons pas encore dompté. Je doute d’ailleurs que ce ne soit jamais le cas.

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Chargement de l’Astrolabe durant la rotation R2

Mais cette épée de Damoclès se fait vite chasser par l’appréciation de l’instant présent et de l’explosion de vie sur l’archipel. Les crèches de poussins Adélies qui se forment, les allers et venues des parents qui vont chercher de quoi les nourrir en mer… Un nouveau cycle commence, pour eux comme pour nous. Deux mois que nous les observons jour après jour et que nous nous étonnons de leurs gestes.

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« Tu ne trouves pas que cela ressemble à un ballet de manchots ? »

Deux mois et déjà tant de souvenirs.

Allongés dans la neige à écouter les vocalises des empereurs.

La base de Dumont d’Urville et l’Astrolabe à quai depuis le sommet de l’île de Bernard.

La banquise craquant sourdement sous nos corps.

L’écume soufflée se transformant en vagues de glace…

Ces contemplations silencieuses valent tout l’or du monde. Et bien plus encore.

L’arrivée

Nous avons survolé la banquise le 16 novembre au matin pour rejoindre l’île des Pétrels et la base de Dumont D’Urville, où les hivernants de la mission 67 nous attendaient de pied ferme.  On se laisse guider par ces personnes pour qui la base n’a plus de secrets, et on s’étonne d’un rien. La campagne d’été est la période de l’année où tout se déroule très vite. Entre les missions scientifiques et le déchargement du bateau, l’île est le théâtre d’une véritable fourmilière dont nous sommes tous acteurs ! Un jour passe, puis deux, puis trois… La perception du temps est différente ici. Tout est nouveau : l’environnement, le travail, les personnes, la faune… L’apport d’information est énorme, et on passe ses journées à courir d’un bout à l’autre de la base pour aider, dépanner, découvrir, s’émerveiller. Chaque moment de temps libre est utilisé à bon escient, généralement à s’éloigner du tumulte perpétuel du cœur de l’île et à s’aventurer plus loin, afin d’appréhender cet environnement totalement inconnu… et merveilleux à plus d’un titre.

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Car il n’est pas question ici d’un paysage que l’on contemple au détour d’un sentier de randonnée. Il s’agit d’autre chose. D’une autre planète. Flirtant entre l’ordre et le chaos, les formes qui se déploient sous nos yeux sortent de l’imaginaire. Un désert blanc à perte de vue, sur lequel d’immenses icebergs d’un bleu cristallin sont retenus prisonniers, semblables à des géants de glace éternels attendant le dégel. Lorsque même le vent se tait et que l’on se tient au milieu de la banquise, aucun son ne parvient à nos oreilles. Le temps lui même est comme suspendu dans les airs.

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Soleil couchant sur la manchottière depuis l’île de Bernard

Le soleil convoite avidement le continent car il n’éloigne que très rarement son regard. A l’heure où j’écris ses lignes, il ne prend même plus la peine de se coucher ! Nous empêchant pour l’instant de nous délecter des ciels étoilés mystérieux que ces latitudes extrêmes ont à nous offrir, il se prélasse des heures durant à l’horizon, enflammant le ciel, la glace, et nos regards.

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Jeune phoque de Weddell

Mais nous ne sommes pas les seuls habitants de l’archipel, et loin d’être les plus nombreux ! Car des dizaines de milliers d’oiseaux et de mammifères marins côtoient l’île des Pétrels et ses alentours, la banquise et les fonds aquatiques. Le manchot Adélie, qui récolte des dizaines de cailloux (et qui n’hésite pas à en voler à ses voisins) pour se construire un nid. Le pétrel des neiges dont la blancheur le confond avec la neige. L’océanite de Wilson qui virevolte sur les flancs de falaise le soir venu… Et le manchot empereur, emblème du continent et véritable force de la nature, seule espèce de l’Antarctique à pouvoir se reproduire l’hiver. Ils se regroupent chaque année aux alentours de l’archipel, et il nous suffit de marcher quelques minutes sur la banquise pour rejoindre la manchottière, située derrière l’île de Bernard. On se surprend à contempler toute cette faune incroyable des heures durant avec une promiscuité désarmante, l’être humain n’étant pas perçu comme un prédateur dans ces terres reculées.

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Voilà déjà plus d’un mois que j’ai pris mes quartiers. La deuxième rotation du bateau est en cours et les fêtes de fin d’année se préparent. Fabrication de cadeaux et festins au rendez-vous (car oui, on mange très bien ici) ! Certains hivernants de l’année passée préparent leurs bagages, d’autres resteront à nos côtés encore un peu. On apprend à se connaître, on se lie d’amitié, on prend nos marques, lentement, mais sûrement… Après tout, nous ne sommes pas pressés !

 

La traversée

Nous sommes arrivés au port de Hobart dans la journée du 1er Novembre, après avoir survolé la moitié de la planète. Accueillis par la marine nationale qui nous a fait visiter le bateau ainsi que nos chambres pour les deux prochaines semaines. Le départ du bateau étant prévu le 3 novembre, on en a profité pour savourer nos derniers instants sur un continent habité : déguster un fish & chips et une bière locale, errer sur le port, humer les embruns iodés, regarder les passants aller et venir, traverser un parc et contempler une dernière fois le feuillage d’un arbre. Puis on tourne le dos, et on monte à bord.

L’Astrolabe au quai de Hobart et le mont Wellington vu du port

Les amarres sont larguées le 3 novembre au matin, sous un ciel bleu Australien et le regard vigilant du mont Wellington, veillant sur Hobart du haut de ses 1269 mètres, son sommet enneigé perçu comme un dernier clin d’œil à ceux qui partent vers le pays des glaces. La terre s’éloigne petit à petit, l’océan nous accueille les bras ouverts. Morphée a dû s’associer à Neptune pour le début de la traversée tant les passagers semblent être pris d’une narcolepsie incontrôlable, bercés par le roulis lent et presque confortable du navire. Cette mer calme a vite été remplacée par d’immenses vagues d’une dizaine de mètres, faisant rouler le bateau à des angles improbables de 45 degrés, nous permettant presque de marcher sur les murs. Tout ce qui n’est pas solidement fixé se retrouve projeté inlassablement d’un bout à l’autre du bateau, rendant les repas hasardeux… Et les nuits mouvementées !

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Coucher de soleil au milieu de nulle part

Arrivés aux abords de Macquarie Island très tôt dans la matinée du 7 novembre. Cette parcelle de terre au milieu de l’océan, toute en longueur et aux reliefs escarpés, n’a laissé personne de marbre. Déposer les passagers Australiens à bon port a pris une grande partie de la journée, nous permettant de flâner à tout va sur la passerelle extérieure du bateau, à admirer les manchots royaux nichés sur les flancs abrupts, les éléphants de mers profiter d’un bain de soleil sur la plage rocailleuse et les skuas subantarctiques virevolter autour de l’Astrolabe. De l’autre côté de l’île, on pouvait apercevoir un iceberg égaré, reçu comme une invitation personnelle du continent blanc.

Les sommets de Macquarie Island et un pétrel des neiges en plein vol

Le lendemain, les premières neiges, et le thermomètre qui chute en dessous du zéro. On joue aux cartes, on regarde d’un œil distrait les films défiler dans le salon passager, on mange, on rit, on prend l’air, on dort. Puis on se réveille en sursaut, alarmé par un grondement sourd de la coque. On monte en trombe sur le pont, et on manque de pleurer de joie tant la pureté de ce qui se dresse devant nous frappe en plein cœur. C’est le pack, ces plaques de glace détachées de la banquise qui encerclent alors l’Astrolabe. Autant d’obstacles à notre progression, mais autant d’îlots éphémères que les manchots utilisent pour se reposer entre deux plongées. Les icebergs, véritables montagnes de glace, sont de plus en plus nombreux. L’océan possède une température de -1,5 degrés en surface et gèle durant les nuits désormais très courtes. Nous sommes proches.

Un des premiers icebergs aperçus et l’entrée du navire dans le pack

Avons atteint notre destination finale le 13 novembre, à la frontière entre océan et glace. 46 kilomètres nous séparaient alors du continent et de la base Antarctique de Dumont D’Urville. Trois jours de stagnation furent ensuite nécessaires avant que le continent nous ouvre ses portes en dévoilant un ciel bleu salvateur permettant aux hélicoptères de nous déposer, plus de deux semaines après notre départ, en terre promise.

 

 

 

Le départ

C’est l’heure du départ. Des au revoir. Calme à l’extérieur mais bouillonnant d’impatience à l’intérieur. Faire sa valise devient presque une formalité tant l’appel de l’inconnu se fait ressentir de façon claire et intense. Le train s’éloigne du quai de la gare, de ma famille, de mes amis, de la Bretagne et en quelque sorte, de ma vie actuelle. L’avion se chargera de m’arracher à la France, et le bateau du monde entier. Étrange sensation de se sentir flotter à la frontière de deux univers différents.

Alors que je prenais la ligne 6 du métro de Paris hier soir et que défilaient devant moi d’immenses immeubles noirs, quelques salons éclairés laissèrent entrevoir des parcelles de vies. J’ai alors réalisé que le monde allait continuer de tourner en mon absence, que de nombreuses personnes allaient changer sans moi, et que c’était pour le mieux. Car  moi aussi j’allais changer, et que cette séparation serait l’occasion de se découvrir à nouveau !

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Nous décollons à Roissy Charles de Gaulle le 30 octobre en fin de journée. 12h de vol jusqu’à Hong Kong, 9h30 jusqu’à Sidney, et 2h pour arriver jusqu’à Hobart. Une fois arrivés au port de la ville, nous dormirons sur l’Astrolabe qui lèvera l’ancre à l’aube, sous réserve des conditions météorologiques. La traversée est estimée à une dizaine de jours, durant laquelle nous passerons par l’île Macquarie où un ravitaillement de la base australienne est prévu.

C’est le départ, le vrai.

Lorsque le désir résiste aux premières atteintes du bon sens, on lui cherche des raisons, et on en trouve qui ne valent rien. La vérité, c’est qu’on ne sait nommer ce qui nous pousse. Quelque chose en vous grandit et détache les amarres, jusqu’au jour où, pas trop sûr de soi, on s’en va pour de bon. – Nicolas Bouvier

La formation

Sur le point de partir vers Strasbourg afin de débuter la formation instrumentaliste, un e-mail nous informe, d’autres hivernants et moi-même, que les deux premières rotations  du bateau sont fusionnées pour des raisons logistiques suite à l’affectation du nouvel Astrolabe. Prise de conscience soudaine que mon départ va s’effectuer un mois et demi plus tôt : le 30 octobre au lieu du 20 décembre initialement prévu ! Sans avoir le temps de réfléchir à ce que ce décalage implique, je me retrouve catapulté sur le campus de l’université de Strasbourg à découvrir deux des programmes scientifiques auxquels je vais contribuer sur place, ainsi que les personnes qui les coordonnent. Ce sera également l’occasion d’apprendre à connaître les informaticiens des autres districts des Terres Australes; Jibé, Cyprien et Romain; avec qui j’effectuerai l’intégralité de ma formation. Le temps est à l’apprentissage et aux nouveautés. Les généralités échangées, on nous emmène au chalet du Welschbruch dans lequel nous sommes logés. L’endroit ne manque pas de charme, situé dans les Vosges et à 15 minutes en voiture de la ville la plus proche, Barr.

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La bâtisse est rustique, mais chaleureuse, où il fait bon vivre (et manger) ! La formation, tant sur le côté théorique que pratique, est très intéressante et nous prenons rapidement en main les outils qui nous permettrons d’effectuer nos mesures sur place.

Et le cadre… le cadre est idyllique. Après avoir passé de trop nombreuses semaines en métropole, on en oublie facilement la simplicité mystérieuse qui se cache en pleine nature, et on se réjouit alors silencieusement de pouvoir parcourir avec des yeux d’enfants les paysages qui s’offrent à nous. Mais le plus impressionnant reste encore la faune qui peuple ces monts et vallées avec une concentration telle que je n’aurai pu l’imaginer. Des dizaines de sentiers sillonnent les futaies au départ du chalet et il suffit d’en emprunter un durant quelques minutes pour découvrir avec émerveillement la vie foisonnante des bois environnants.

Une laie et sa portée de marcassins retournant la terre à la recherche de tubercules, des biches volatiles dont l’odeur si caractéristique pourrait à elle seule définir celle de la forêt, ou encore des cerfs dont le brame guttural résonne à des kilomètres à la ronde et impose le respect. Tout ceci nous place au milieu d’une parenthèse sylvestre dont on appréciera chaque instant, conscients que l’écosystème dans lequel nous allons bientôt évoluer sera radicalement différent.

 

 

Les préparatifs

Une fois l’annonce de ma sélection assimilée, la pression est retombée. Je respirais enfin, et à pleins poumons. Je me souviens avoir regardé le calendrier : nous étions alors le lundi 22 mai 2017 et en tablant sur un départ en décembre pour ces latitudes extrêmes, cela me laissait au bas mot six mois d’attente, dont deux consacrés à ma formation. Je me suis donc laissé bercer par des sentiments contradictoires, tiraillé entre cette certitude du départ et cette incapacité à me l’imaginer. Il était bien trop tôt pour ça. Impatient, j’ai sondé de long en large les blogs des hivernants actuels à la recherche de chaque détail qui pourrait m’aider à visualiser ce à quoi ressemblera ma vie, là bas. Aurores australes, nuits polaires, manipulations d’oiseaux, expéditions, vie commune… Rêveries. Puis l’été est arrivé, avec ses voyages, ses retrouvailles, son soleil (oui, oui, même en Bretagne !), et tout s’est accéléré.

De nombreuses démarches administratives à effectuer, un dossier très complet à remplir (assurance complémentaire, visa maritime Australien…) mais surtout une logistique drastique afin de planifier l’envoi de mes affaires en Antarctique. En effet, chaque hivernant a la possibilité d’expédier jusqu’à trois malles pour une masse totale de 120 kilos. Une fois les contenants sélectionnés (trois cantines métalliques pouvant s’emboîter les unes dans les autres une fois vidées), il faut encore savoir avec quoi les remplir !

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Savon, shampoing, dentifrice et brosses à dents pour tenir 14 mois. Des vêtements d’intérieurs et de l’équipement d’extérieur afin de compléter celui fourni par l’IPEV, comme des crampons en acier adaptables aux chaussures (sur des paires de running par exemple, soyons fous…), des moufles mitaines pour pouvoir prendre des photos sans enlever ses gants à chaque prise, un sac de randonnée, un thermos inox… La liste est longue ! De quoi s’occuper pendant le temps libre, également : des carnets de croquis pour dessiner, des cahiers pour écrire, et beaucoup (trop ?) de livres. Un télescope (cadeau sensationnel de fin de contrat) que j’ai tant bien que mal réussi à répartir en pièces détachées dans les différentes malles, et bien sûr de la nourriture pour mettre un peu de baume au cœur ! Du café, du chocolat ainsi qu’une excellente bouteille de whisky (pour les froides nuits d’hiver) mais également et surtout des palets bretons, du kouign-amanndu caramel au beurre salé et du chouchen, pour promouvoir comme il faut la Bretagne !

Emballer, protéger, peser, enlever, rajouter, trier… Finalement, c’est 117 kilos qui rentrent in extremis dans ces cantines métalliques, qui furent déposées le 28 août à l’institut polaire français de Brest. Prochaine et dernière véritable étape avant le départ : ma formation de deux mois qui débute à l’EOST de Strasbourg le 11 septembre !

 

Présentation générale

Base scientifique française de Dumont d'Urville, située sur l'île des Pétrels, en Terre Adélie. Photo de Samuel Blanc.
Base scientifique française de Dumont d’Urville, située sur l’île des Pétrels, en Terre Adélie. Photo de Samuel Blanc.

Ma mission va s’étendre de fin 2017 à début 2019, et prendra place à la base de Dumont d’Urville (DDU), située sur la côte du continent Antarctique, dans l’archipel de Pointe Géologie. Une année sur la station est composée de deux « saisons » : l’été et l’hiver austral.

La campagne d’été s’étend habituellement de novembre à fin février, où la base est alors accessible par voie marine. Des rondes sont effectuées par l’Astrolabe (remplacé à partir de cette année par un nouveau navire du même nom de type patrouilleur et logistique polaire) afin d’acheminer le personnel, le matériel et les ressources nécessaires à l’activité humaine sur place. Une centaine de personnes cohabite sur la base pendant l’été, période très active car rythmée par le chargement et le déchargement du bateau, l’organisation du raid devant ravitailler la base franco-italienne Concordia, les différentes mesures, prélèvements et manipulations scientifiques spécifiques à l’été austral et l’éventuelle évolution ou maintenance des bâtiments.

L’hivernage de mars à fin octobre est effectué par une équipe restreinte d’environ 25 personnes, qui s’occupe d’assurer la maintenance de la base, la continuité des mesures scientifiques et de commencer celles spécifiques à l’hiver austral (dont l’étude et le suivi des colonies de manchots empereurs). Durant l’hivernage, la banquise s’étend sur près de 500 kilomètres et isole totalement la station, rendant impossible son accès.

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Le nouveau patrouilleur Astrolabe au port de Concarneau. Photo de Yann Gwilhoù.

Mon rôle au sein de la station est divisé en deux parties distinctes : une partie scientifique, où je serai en charge des mesures pour deux programmes gérés par l’École et Observatoire des Sciences de la Terre (EOST) :

« L’objectif principal du programme est l’observation à très large bande et à grande dynamique des mouvements du sol aux hautes latitudes de l’hémisphère sud. Le service gère 7 stations sismologiques large-bande, localisées dans les îles subantarctiques des Terres Australes et Antarctiques Françaises, en Antarctique, au Sénégal et en France. Ces localisations éloignées dans des zones d’accès très restreint leur confèrent une valeur scientifique importante, tout en rendant plus lourde la logistique nécessaire à leur suivi. »

« Six observatoires magnétiques permanents sont gérés par l’EOST. Le champ magnétique de la Terre y est enregistré en continu avec des taux d’échantillonnage de 1s. Les mesures absolues des composantes du champ magnétique sont également effectuées régulièrement (tous les deux jours) tout au long de l’année. Le traitement des données et, leur diffusion, auprès des centres mondiaux de données géophysiques à travers le réseau intermagnet (INTErnational Real-time MAGnetic observatory NETwork), sont effectuées en temps quasi-réel grâce au récent système d’acquisition intégrant des protocoles d’expéditions journalières. La continuité, la qualité, la stabilité et l’homogénéité de ces observations sont de première importance pour leur utilisation en continu par l’ensemble de la communauté scientifique. »

Et une partie technique, où je m’occuperai de l’administration du réseau et des systèmes informatiques de la base, ainsi que d’une centaine d’ordinateurs professionnels et personnels.

De nombreuses professions sont représentées sur la base. Outre le chef de district, le médecin ainsi que des scientifiques (biologiste, chimiste, ornithologue…), on retrouve des métiers techniques comme plombier, mécanicien, boulanger pâtissier, cuisiner (une bonne alimentation étant primordiale pour « garder le moral »), menuisier… et même gérant postal ! Autant de professions essentielles et intéressantes qui vont permettre une autonomie complète de la station durant toute la durée de l’hivernage, le ravitaillement étant impossible.

La sélection

L’institut polaire français Paul-Émile Victor (IPEV) était venu effectuer en mars 2016 une présentation des différents districts et des missions associées à l’Institut Supérieur de l’Électronique et du Numérique de Brest, où j’étais en passe d’être diplômé.

J’apprends alors qu’il existe une activité scientifique intense dans les Terres Australes et Antarctiques Françaises (TAAF). Un poste d’informaticien étant à pourvoir chaque année, je postule, mais trop tardivement pour l’hivernage 2017. Qu’à cela ne tienne, j’attendrai le prochain. Tel un enfant découvrant l’immensité du monde à travers les cartes détaillées d’un atlas poussiéreux, je ne peux déjà plus m’empêcher d’imaginer fouler ces terres préservées et inaccessibles, et de participer à cette expérience humaine unique.

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Carte de l’Antarctique datant de 1912 tirée de la 9ème édition du Stielers Handatlas

Durant ce temps, je me documente sur l’Antarctique, sur la conquête des pôles, et sur ces hommes qui ont dédié leurs vies à ces endroits extrêmes. Je me renseigne auprès d’anciens hivernants sur leurs ressentis après avoir passé un an d’isolation dans ces contrées inhabitées et inhospitalières, mais si singulières. « On ne se lasse pas de contempler les paysages, ni la faune locale » me dit-on. D’autres m’annoncent que « dans la routine de l’hivernage, les résidents de la base deviennent une sorte de seconde famille, une famille polaire » ou encore que « c’est une expérience unique et formatrice sur de nombreux aspects personnels. »

Je dépose mon dossier dès l’ouverture des candidatures en décembre 2016. Je passe un premier entretien sur Brest en mars 2017, un second sur Paris un mois plus tard. Suis sélectionné pour la suite et passe une visite médicale complète; physique et psychologique; courant avril. Radio pulmonaire, électrocardiogramme, tests auditifs et visuels, analyses de sang, panoramique dentaire, inventaire de personnalité de Gordon, test de Rorschach… Tout est passé au peigne fin ! Réception des résultats trois semaines plus tard. Lecture du dossier rythmée par un long soupir de soulagement : je suis en « parfaite santé » !

Deux jours après avoir soufflé mes 25 bougies, le téléphone sonne. L’IPEV qui m’annonce la nouvelle : je suis pris en tant qu’ingénieur informaticien sur la base française de Dumont d’Urville en Terre-Adélie, pour l’hivernage 2018. Moment de plénitude absolue qui conclut la première étape d’un projet remontant à plus d’un an déjà ! À cet instant, je comprenais enfin avec clarté cette phrase tirée de l’Usage du Monde de Nicolas Bouvier qui résonnait en moi depuis quelques temps déjà :

Je pensais aux neufs vies proverbiales du chat; j’avais bien l’impression d’entrer dans la deuxième.