La fin

Alors que la nuit perdait progressivement la bataille contre le jour,

Alors que les aurores australes se retiraient du devant de la scène,

Alors que le vent hivernal renonçait à nous faire plier une dernière fois,

Alors que la banquise elle-même nous abandonnait morceau par morceau,

Alors que l’archipel quittait lentement son grand manteau blanc,

Alors que les fruits frais n’étaient plus qu’une lointaine promesse,

Alors même que l’empreinte de la société s’effaçait au plus profond de nous,

Il fallut se résigner devant l’évidence :

C’était la fin.

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La fin de l’hivernage, de l’isolement, du froid mordant et paradoxalement si réconfortant. La fin du privilège absolu de notre présence. Jamais la frontière entre deux mondes ne m’avait paru si franche, si désarmante.

Nous nous disions, d’un ton à peine ironique : « Pourvu qu’il y ait une tempête ! Pourvu que leur arrivée soit retardée, juste un peu ! Juste un peu plus… »

Mais les négociations irrationnelles coupèrent court à l’arrivée du premier avion.

Les premières heures, on se demande bien quel genre de monstres asociaux nous sommes devenus. On reste à l’écart, en petits groupes. On s’indigne de la moindre maladresse, du moindre empressement. On fuit le bruit, la conversation, la lumière même ! Et puis on partage un repas, un rire, une anecdote. On s’étonne parfois de l’empathie de certains, de la curiosité d’autres. Après tout, nous étions comme eux à notre arrivée. Puis les jours et les semaines passent, et on apprend à tourner en dérision notre condition mentale. Constater sa propre folie est une activité passionnante. Les syndrômés, qu’on s’appelle !

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L’état dans lequel nous étions plongés était par essence contradictoire. Nous avions des familles et des amis à revoir, des envies d’ailleurs, des fantasmes de longues marches au milieu des bois, des odeurs à redécouvrir, un regard nouveau sur le monde à porter.

Mais nous avions également pris goût à l’absence d’emprise de la société actuelle sur nous : pression sociale, martelage publicitaire et médiatique, consumérisme, capitalisme, métro boulot dodo, bétonisation, pollution, extinction, exploitation, indifférence… Sur ce minuscule caillou gelé aux confins de la planète, j’évoluais à l’opposé.

Tiraillé, la seule manière de départager ces deux entités qui faisaient rage en moi serait de m’arracher douloureusement à ce monde de glace. Mais d’abord, il me fallait profiter de ces derniers mois de flottements.

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Cette deuxième campagne d’été fut remplie de sourires radieux, de moments d’extase, d’amour et de camaraderie, de dévouement, de tout ce que la condition humaine a à offrir de plus intense, de plus véritable.

Je me souviens…

La mer déchaînée par la houle

Les longues journées ensoleillées à aider les ornithologues

Les séances de pelletage à rire de tout

La neige dans les bottes

La navigation en zodiaque autour des îles de l’archipel

Le soleil de minuit

Le premier plongeon des Empereurs

Le premier départ des Hivernants

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Quitter l’Antarctique s’apparenta pour moi à un deuil. Un deuil d’une partie de moi-même, devenue trop lourde et encombrante pour repartir dans mes valises. J’ai abandonné dans les glaces ce que notre civilisation actuelle attendait de moi. De cette perte est née une quête, une quête de sens dans cette société qui n’en avait plus à mes yeux.

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C’est probablement ce changement s’opérant en moi qui m’empêcha d’écrire plus d’articles sur cette page. Comment exprimer aux autres ce que je ne comprenais pas moi-même ? Il fallut des mois d’errances, des forêts de Ceylan aux glaciers de l’Himalaya, pour commencer à entrevoir des réponses à cette question qui me hantait : comment vivre autrement ? Sans surconsommer, sans exploiter les plus démunis que nous, sans détruire la Nature et les écosystèmes, sans détruire l’Homme, comment cohabiter ?

Quel chantier !

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Mais je digresse, et il me tarde de finir la rédaction de cet article pour en écrire une centaine d’autres, sur une plate-forme dédiée non plus à mon expérience en Antarctique, mais sur ce que cette expérience a fait de moi. Curieux, curieuses, je vous invite à le consulter : Aux arbres, citoyens !

Nous (Eh oui !) y parlerons permaculture, low-tech, botanique, artisanat et autres joyeusetés !

Merci d’avoir suivi mon aventure. Mes excuses pour avoir tant repoussé l’écriture de cet article. Afin de terminer en beauté, vous trouverez dans le lien suivant le film que j’ai réalisé sur le cycle de reproduction des manchots Empereurs, animal sacré à tout jamais dans mon cœur.

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