L’arrivée

Nous avons survolé la banquise le 16 novembre au matin pour rejoindre l’île des Pétrels et la base de Dumont D’Urville, où les hivernants de la mission 67 nous attendaient de pied ferme.  On se laisse guider par ces personnes pour qui la base n’a plus de secrets, et on s’étonne d’un rien. La campagne d’été est la période de l’année où tout se déroule très vite. Entre les missions scientifiques et le déchargement du bateau, l’île est le théâtre d’une véritable fourmilière dont nous sommes tous acteurs ! Un jour passe, puis deux, puis trois… La perception du temps est différente ici. Tout est nouveau : l’environnement, le travail, les personnes, la faune… L’apport d’information est énorme, et on passe ses journées à courir d’un bout à l’autre de la base pour aider, dépanner, découvrir, s’émerveiller. Chaque moment de temps libre est utilisé à bon escient, généralement à s’éloigner du tumulte perpétuel du cœur de l’île et à s’aventurer plus loin, afin d’appréhender cet environnement totalement inconnu… et merveilleux à plus d’un titre.

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Car il n’est pas question ici d’un paysage que l’on contemple au détour d’un sentier de randonnée. Il s’agit d’autre chose. D’une autre planète. Flirtant entre l’ordre et le chaos, les formes qui se déploient sous nos yeux sortent de l’imaginaire. Un désert blanc à perte de vue, sur lequel d’immenses icebergs d’un bleu cristallin sont retenus prisonniers, semblables à des géants de glace éternels attendant le dégel. Lorsque même le vent se tait et que l’on se tient au milieu de la banquise, aucun son ne parvient à nos oreilles. Le temps lui même est comme suspendu dans les airs.

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Soleil couchant sur la manchottière depuis l’île de Bernard

Le soleil convoite avidement le continent car il n’éloigne que très rarement son regard. A l’heure où j’écris ses lignes, il ne prend même plus la peine de se coucher ! Nous empêchant pour l’instant de nous délecter des ciels étoilés mystérieux que ces latitudes extrêmes ont à nous offrir, il se prélasse des heures durant à l’horizon, enflammant le ciel, la glace, et nos regards.

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Jeune phoque de Weddell

Mais nous ne sommes pas les seuls habitants de l’archipel, et loin d’être les plus nombreux ! Car des dizaines de milliers d’oiseaux et de mammifères marins côtoient l’île des Pétrels et ses alentours, la banquise et les fonds aquatiques. Le manchot Adélie, qui récolte des dizaines de cailloux (et qui n’hésite pas à en voler à ses voisins) pour se construire un nid. Le pétrel des neiges dont la blancheur le confond avec la neige. L’océanite de Wilson qui virevolte sur les flancs de falaise le soir venu… Et le manchot empereur, emblème du continent et véritable force de la nature, seule espèce de l’Antarctique à pouvoir se reproduire l’hiver. Ils se regroupent chaque année aux alentours de l’archipel, et il nous suffit de marcher quelques minutes sur la banquise pour rejoindre la manchottière, située derrière l’île de Bernard. On se surprend à contempler toute cette faune incroyable des heures durant avec une promiscuité désarmante, l’être humain n’étant pas perçu comme un prédateur dans ces terres reculées.

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Voilà déjà plus d’un mois que j’ai pris mes quartiers. La deuxième rotation du bateau est en cours et les fêtes de fin d’année se préparent. Fabrication de cadeaux et festins au rendez-vous (car oui, on mange très bien ici) ! Certains hivernants de l’année passée préparent leurs bagages, d’autres resteront à nos côtés encore un peu. On apprend à se connaître, on se lie d’amitié, on prend nos marques, lentement, mais sûrement… Après tout, nous ne sommes pas pressés !